Le "dou" à 140 euros le gramme : un marché illicite structuré s'installe à La Réunion
Un trafic de cathinones à 140 euros le gramme révèle une filière quasi industrielle en forte croissance à La Réunion.
À 140 euros le gramme, soit un prix supérieur à celui de la cocaïne, la drogue de synthèse connue sous le nom de “dou” représente désormais un marché illicite structuré et en pleine expansion à La Réunion. C’est autour de cette réalité économique que s’organise, depuis 2022, une filière qui implique des grossistes, des réseaux de distribution et des points de vente de plus en plus nombreux sur l’île, selon Guillaume Maniglier, chef du service territorial de la police judiciaire.
Ce prix de vente au gramme n’est pas anodin. Supérieur à celui de la cocaïne, il signale une marge brute élevée pour les opérateurs de la chaîne d’approvisionnement, et une volonté délibérée de conquérir de nouveaux segments de clientèle malgré un ticket d’entrée exigeant.
La marchandise, qui appartient à la famille des cathinones et se présente sous forme de poudre ou de cristaux, arrive par voie aérienne ou maritime depuis l’Asie, transitant le plus souvent par l’Europe avant d’atteindre La Réunion. Une fois sur l’île, elle est conditionnée et redistribuée par des grossistes dont les opérations se concentrent dans le sud du territoire, toujours selon Guillaume Maniglier. Cette structure logistique, calquée sur les schémas classiques de distribution en gros, dessine une chaîne d’approvisionnement dont les acteurs opèrent avec une organisation quasi industrielle.
Les volumes saisis illustrent l’ampleur prise par ce marché. Entre le 1er janvier et le 15 mai 2026, les services de contrôle ont intercepté 34,5 kilogrammes de kétamine et de cathinones, dont le “dou”, à leur arrivée sur l’île. Ce chiffre approche déjà les 38 kilogrammes saisis sur l’ensemble de l’année 2025, selon le préfet de La Réunion, signalant une accélération nette des flux entrants. Guillaume Maniglier confirme que le “dou” est désormais “l’une des drogues qui progresse le plus avec la cocaïne sur le territoire.”
Face à cette progression, les opérateurs économiques du secteur portuaire sont désormais intégrés au dispositif de réponse. Le 28 août, le préfet, le Grand Port Maritime et les acteurs économiques du port ont signé une charte d’engagement contre le narcotrafic. Ce document vise à renforcer la vigilance, le signalement des comportements suspects et la prévention des infiltrations criminelles dans la chaîne portuaire, transformant ainsi les opérateurs du port en premiers maillons d’un dispositif de surveillance. Des contrôles ciblés sont régulièrement conduits à l’aéroport, comme ce fut le cas le 4 septembre. La lutte contre les stupéfiants est désormais qualifiée de “priorité de l’Etat à La Réunion” par la préfecture.
Sur le terrain, des opérations comme celle menée dans le quartier de la Ravine Blanche, à Saint-Pierre, traduisent l’effort de démantèlement des “structures de revente”, selon l’expression de Guillaume Maniglier. Une dizaine de policiers ont sécurisé l’accès à un appartement identifié comme point de trafic. La SIDR, société immobilière gestionnaire de l’immeuble, cherchait à éviter que le logement, dont l’occupante avait été interpellée quelques jours plus tôt, ne se transforme en squat, selon Elisabeth Payet, responsable de l’organisme. La dimension immobilière de la lutte antidrogue illustre comment le trafic affecte directement la gestion et la valorisation du parc de logements sociaux.
Le modèle économique du trafic repose en partie sur une stratégie délibérée d’élargissement de la clientèle à coût d’entrée nul. “Les trafiquants viennent leur proposer des doses gratuites”, explique Karine Hoareau, infirmière du centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie de Saint-Pierre. Les trafiquants “savent bien qu’après, les jeunes ne peuvent plus s’en passer.” Cette logique d’acquisition convertie en dépendance durable constitue un levier de croissance du marché illicite. La même dynamique cible les populations précaires et les personnes sans domicile fixe, qualifiées de “proie facile pour les trafiquants” par Karine Hoareau.
La dimension sanitaire alourdit le coût social de cette expansion. “C’est une drogue aussi addictive que le crack”, prévient l’infirmière. “Il n’y a aucun traitement et de fortes rechutes.” L’absence de protocole thérapeutique établi représente un risque structurel pour le système de soins. Par ailleurs, Guillaume Maniglier souligne que les consommateurs très précaires “ont tendance à devenir violents et à avoir recours aux cambriolages pour financer leurs doses”, externalisant ainsi sur l’ensemble de l’économie locale les coûts d’une addiction non traitée.
La question qui demeure ouverte est celle du plafond de ce marché : à mesure que les autorités portuaires et aéroportuaires resserrent leurs contrôles, les opérateurs de la filière chercheront-ils d’autres voies d’entrée sur l’île, ou ajusteront-ils leurs prix pour absorber un risque logistique croissant ? Le site https://la1ere.franceinfo.fr/la-reunion-face-au-dou-une-drogue-de-synthese-qui-gagne-du-terrain-1737911.html documente l’ensemble des dimensions du phénomène et offre des éléments de contexte supplémentaires.
Questions-réponses
Quel est le prix de vente du 'dou' à La Réunion et que révèle-t-il sur la rentabilité de la filière ?
Le 'dou' se vend 140 euros le gramme, un prix supérieur à celui de la cocaïne. Ce niveau de prix signale une marge brute élevée pour les opérateurs de la chaîne d'approvisionnement et une stratégie délibérée de conquête de nouveaux segments de clientèle malgré un ticket d'entrée exigeant.
Comment évolue le volume des saisies et que dit cette tendance sur la dynamique du marché ?
Entre le 1er janvier et le 15 mai 2026, 34,5 kg de kétamine et de cathinones ont été interceptés, un chiffre qui approche déjà les 38 kg saisis sur l'ensemble de l'année 2025. Cette accélération nette des flux entrants confirme l'expansion rapide du marché illicite sur l'île.
Quelle est la structure logistique de la filière et qui en sont les opérateurs clés ?
La marchandise arrive par voie aérienne ou maritime depuis l'Asie, transitant généralement par l'Europe avant d'atteindre La Réunion. Elle est ensuite conditionnée et redistribuée par des grossistes dont les opérations se concentrent dans le sud du territoire, selon Guillaume Maniglier, chef du service territorial de la police judiciaire.
Comment les acteurs économiques du secteur portuaire sont-ils impliqués dans la réponse au trafic ?
Le 28 août, le préfet, le Grand Port Maritime et les acteurs économiques du port ont signé une charte d'engagement contre le narcotrafic. Ce document vise à renforcer la vigilance, le signalement des comportements suspects et la prévention des infiltrations criminelles dans la chaîne portuaire, faisant des opérateurs portuaires les premiers maillons du dispositif de surveillance.