Aldabra : 500 tonnes de plastique étouffent un atoll de l'Unesco
Aux Seychelles, la pêche et le tourisme menacés par des déchets venus de la mer
Sur les plages d’Aldabra, atoll classé au patrimoine mondial de l’Unesco au cœur d’un archipel de 115 îles, les déchets ne cessent de s’entasser. Plus de 500 tonnes de plastique se seraient déjà accumulées sur ces rivages. Leur enlèvement coûterait environ 4,68 millions de dollars américains, soit près de 4 millions d’euros, et exigerait 18 000 heures de travail. Pour les communautés côtières des Seychelles, cette pollution menace directement leur quotidien : elle met en péril le tourisme et la pêche, deux piliers de l’économie locale, et piège ou empoisonne poissons et autres espèces marines.
Face à cette montée du plastique, une équipe de chercheurs a voulu répondre à une question simple mais essentielle : d’où viennent ces déchets, et qui en est responsable ? Alex Albinski, doctorant en physique à l’Université d’Oxford, et Noam Vogt-Vincent, professeur associé en sciences de la Terre dans la même université, ont mené l’enquête dans l’ouest de l’océan Indien, en combinant simulations informatiques et observations de terrain.
Leur méthode repose sur cinq années de données satellitaires, couvrant la période 2018 à 2022, qui ont permis de cartographier l’activité des navires de pêche et de commerce opérant à proximité des Seychelles. À partir de cette carte, les chercheurs ont simulé la dérive de milliards de fragments de déchets virtuels et suivi leur trajectoire jusqu’à leur destination finale. Le résultat surprend. La majeure partie de la pollution proviendrait de navires se trouvant dans les eaux seychelloises ou à proximité, ce qui remet en cause l’hypothèse de travaux antérieurs selon laquelle les déchets dériveraient surtout de côtes lointaines.
Pour les pêcheurs et les habitants de l’archipel, cette conclusion change la donne. La plupart des engins de pêche échoués sur les plages proviendraient de navires opérant dans la zone économique exclusive du pays, cet espace maritime qui s’étend jusqu’à 200 milles marins, soit 370 kilomètres des côtes, et dans lequel l’État détient des droits exclusifs d’exploitation des ressources marines. Ces eaux, riches en thon, font vivre l’économie seychelloise : la pêche industrielle y est à la fois un important vivier d’emplois et une source majeure de devises étrangères.
Une partie de ces engins et de ces déchets proviendrait vraisemblablement de navires européens. Les eaux seychelloises sont largement exploitées par des senneurs, qui encerclent les bancs de thons avec de vastes filets, et des palangriers, qui déploient sur plusieurs kilomètres des lignes munies d’hameçons appâtés, tous autorisés par un accord de pêche de longue date entre l’Union européenne et les Seychelles. Un rapport présenté à la Commission des thons de l’océan Indien a révélé que 76 % des 214 dispositifs de concentration de poissons dérivants utilisés par les thoniers dans la zone économique exclusive appartenaient à des armateurs espagnols. Une industrie qui réalise des bénéfices considérables tout en laissant derrière elle d’importants dégâts environnementaux.
L’accord de pêche, récemment renouvelé pour la période 2026-2030, prévoit un montant annuel de 5,75 millions d’euros et autorise 38 navires européens à pêcher dans les eaux seychelloises. Selon certaines sources de presse, le gouvernement des Seychelles aurait réclamé une hausse de 30 % de la contribution annuelle, avant de se contenter de 7 %. Au regard du coût du nettoyage d’une seule île, déjà chiffré en millions, ce montant paraît bien faible face aux dommages indirects infligés au pays.
Le transport maritime international pose un autre problème, d’une nature différente. D’après l’étude, plus de 90 % des déchets plastiques issus du trafic maritime qui s’échouent sur les côtes seychelloises proviendraient de seulement cinq routes traversant l’ouest de l’océan Indien. Les ports de départ et d’arrivée de ces routes correspondent aux pays mentionnés sur les étiquettes des bouteilles en plastique retrouvées à Aldabra. Contrairement aux flottes thonières liées par l’accord européen, il s’agit ici de navires en transit. Y remédier exigerait une application plus rigoureuse des règles internationales interdisant le déversement de déchets en mer, ainsi qu’une coopération renforcée entre les Seychelles et les nombreux pays dont les navires empruntent ces routes. Des mesures simples pourraient déjà aider, comme garantir que les navires disposent de suffisamment d’eau potable afin de limiter le recours aux bouteilles en plastique.
Au bout du compte, le coût réel de cette pollution massive est rarement supporté par ceux qui en sont responsables. Les chercheurs appellent les Seychelles à évaluer précisément le prix des dégâts provoqués par ces montagnes de déchets, afin de négocier un accord plus avantageux avec l’Union européenne à l’avenir. Les sommes obtenues pourraient alors financer les opérations de nettoyage et la restauration des écosystèmes fragiles de l’archipel, pour préserver ce que ses habitants et ses visiteurs viennent y chercher.
Questions-réponses
Quelle quantité de plastique s'est accumulée sur les plages d'Aldabra et combien coûterait son enlèvement ?
Plus de 500 tonnes de plastique se seraient accumulées sur les rivages de l'atoll. Leur enlèvement coûterait environ 4,68 millions de dollars américains, soit près de 4 millions d'euros, et exigerait 18 000 heures de travail.
D'où proviennent les déchets qui échouent sur les côtes seychelloises ?
Selon l'étude menée par Alex Albinski et Noam Vogt-Vincent, la majeure partie de la pollution provient de navires se trouvant dans les eaux seychelloises ou à proximité, et non de côtes lointaines. Une partie des engins viendrait vraisemblablement de navires européens, notamment espagnols. Par ailleurs, plus de 90 % des déchets issus du trafic maritime proviendraient de seulement cinq routes traversant l'ouest de l'océan Indien.
Quel rôle joue l'accord de pêche entre l'Union européenne et les Seychelles ?
Cet accord, récemment renouvelé pour la période 2026-2030, prévoit 5,75 millions d'euros par an et autorise 38 navires européens, senneurs et palangriers, à pêcher dans les eaux seychelloises. Le gouvernement seychellois aurait réclamé une hausse de 30 % de la contribution annuelle avant de se contenter de 7 %.
Quelles solutions sont proposées pour réduire cette pollution ?
Les chercheurs suggèrent une application plus rigoureuse des règles internationales interdisant le déversement de déchets en mer, une coopération renforcée entre les Seychelles et les pays dont les navires empruntent ces routes, et des mesures simples comme garantir aux navires suffisamment d'eau potable pour limiter le recours aux bouteilles en plastique. Ils appellent aussi les Seychelles à évaluer le prix des dégâts pour négocier un accord plus avantageux avec l'Union européenne.