Lycéens dans la rue : le quotidien des élèves en jeu
Parcoursup, réforme du bac et bâtiments vétustes au cœur des revendications
La contestation lycéenne met le gouvernement à l’épreuve, et c’est d’abord la vie quotidienne des élèves qui est en jeu. Presque un mois après le début du mouvement, les lycéens descendront à nouveau dans la rue ce samedi, premier jour des vacances scolaires, aux côtés des gilets jaunes mobilisés contre la vie chère. Pour les familles et les élèves, la question centrale reste simple: leurs préoccupations, du fonctionnement de Parcoursup à l’état des bâtiments scolaires, seront-elles enfin prises au sérieux?
Le mouvement a pourtant décru ces derniers jours. Le dernier appel à manifester a réuni 161.500 personnes mardi, contre 266.000 la semaine précédente, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a toutefois affirmé ce jeudi, à l’issue d’un point de presse suivant une réunion de ministres sur l’agriculture, que la mobilisation “ne ressemblait plus à un mouvement lycéen” mais à des “violences urbaines”, pointant des “appels à la violence”. Une manière de rattacher la colère des élèves aux multiples actes de dégradation et aux 149 blessés parmi le personnel enseignant.
Des réponses jugées insuffisantes
Depuis le début de la mobilisation dans les établissements scolaires, les jeunes réclament la fin de Parcoursup et dénoncent la réforme du baccalauréat, qui alourdit leurs emplois du temps depuis 2018. Après un retard à l’allumage, l’exécutif a tenté d’arrondir les angles. Sébastien Lecornu, plutôt discret au début de la colère lycéenne, a lancé le 6 octobre, lors des questions d’actualité au gouvernement, qu’il fallait “corriger tout ce qu’on peut corriger” sur Parcoursup, sans guère de précisions. Le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste a jugé le 8 octobre sur BFMTV que la suppression de Parcoursup relevait “d’une immense démagogie” et prenait “les lycéens pour des truffes”. Le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, qui a annoncé le déploiement de 3.000 enseignants, promet désormais des annonces “fin octobre”.
Ces gestes laissent perplexe jusque dans l’entourage du pouvoir. “On a lâché que de petits trucs mais rien d’ampleur. Il n’y a pas une volonté profonde de changer ni Parcoursup ni le bac. À la fin, tout ça peut donner l’impression qu’on n’a pas pris au sérieux les lycéens”, reconnaît un conseiller ministériel. L’ex-ministre de l’Éducation nationale Anne Genetet, proche de Gabriel Attal, abonde: “Les jeunes ne sont vraiment pas satisfaits des annonces. Je ne vois pas comment on va avancer, les remettre vers le chemin de la salle de classe.”
En une semaine, Sébastien Lecornu s’est exprimé deux fois, mais ses allocutions se sont concentrées sur la crise du carburant et la colère agricole, reléguant la question lycéenne au second plan. Interrogé ce jeudi, il assume son calendrier: “J’ai renvoyé à fin octobre, mi-novembre, c’est pas l’année prochaine ou la Saint-Glinglin. Des moments dans lesquels on peut changer la copie budgétaire”, a-t-il argué depuis la cour de Matignon.
“On a le sentiment que le gouvernement est à la peine”, constate Bruno Cautrès, politologue, chercheur CNRS au CEVIPOF et enseignant à Sciences Po. Selon lui, l’exécutif a d’abord tenté une stratégie assez répressive sur le plan des manifestations, doublée d’une charge politique contre La France insoumise, avant une deuxième salve de réponses, sans répondre aux attentes des élèves. “Les jeunes c’est de ça dont ils parlent. Ils veulent des réponses très empiriques, très précises”, souligne-t-il.
Parmi les revendications figure une nette amélioration des bâtiments scolaires, notamment en Seine-Saint-Denis où plusieurs établissements sont jugés particulièrement insalubres. Or ce levier n’est pas entre les mains du gouvernement: la gestion des lycées relève des régions. Le Premier ministre a néanmoins assuré ce jeudi que les conseils régionaux seraient saisis “sur les questions de bâtiments scolaires”. Valérie Pécresse, à la tête de la région Île-de-France, insistait début octobre sur le plan de rénovation engagé, avec désormais “365 lycées neufs ou rénovés”, tout en reconnaissant que les travaux peuvent “prendre du temps”.
Le précédent de 1990
Le mouvement s’essoufflera-t-il de lui-même avec la Toussaint? “Il ne faut pas laisser pourrir la situation en pensant que tout va s’arrêter avec les vacances”, prévient une ministre. Les lycéens ne reprendront le chemin de l’école que le lundi 2 novembre. “Tout le monde n’a pas la chance de partir en congés, loin de là, mais cela freinera peut-être le nombre d’adolescents mobilisés”, avance une source policière. Calcul aléatoire, juge l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, qui souligne “la dimension historique de ce mouvement”: contrairement aux mobilisations lycéennes habituelles, réactives à une réforme en préparation comme le CPE en 2005, celle-ci ne répond pas à ce schéma.
Le seul précédent comparable date de l’automne 1990, lorsque des lycéens, venus en grande partie de la banlieue francilienne comme cette année, ont manifesté à Paris contre le peu de moyens accordés à l’Éducation nationale, au moment où les députés votaient le budget pour 1991. Le mouvement avait passé le cap des vacances de la Toussaint et duré plusieurs semaines. Finalement, après plusieurs grandes manifestations dans tout l’Hexagone, le gouvernement, incarné par le ministre de l’Éducation nationale Lionel Jospin, avait reculé et alloué un crédit de plus de 600 millions d’euros pour un plan d’urgence destiné aux lycées vétustes.
Cette année, la mobilisation étudiante pourrait soutenir celle des lycéens. Jeudi, 90% des quelque 70 universités françaises étaient “bloquées” ou “fermées” selon l’organisation Union étudiante, tandis que le ministère évoquait des perturbations dans un tiers des établissements du supérieur. “Ça peut vraiment donner un coup de pouce aux lycéens de voir que les facs continuent de se battre. Toutes les mobilisations gagnantes des jeunes ont toujours marché sur les deux jambes avec d’un côté les lycées et de l’autre les universités”, rappelle Claude Lelièvre.
Reste au gouvernement à faire, pendant les vacances, des annonces d’ampleur pour couper l’herbe sous le pied de la mobilisation. Un ancien conseiller ministériel d’un ministre de l’Éducation nationale macroniste en doute: “Je ne vois pas bien avec quel argent on annonce des choses. Et on sent bien que ni la réforme du bac ni Parcoursup ne sont vraiment amendables en profondeur.” “Il faut qu’on avance maintenant et se dire que l’avenir de la jeunesse est un enjeu de campagne présidentielle”, exhorte pour sa part Louis Roquebert, président des Jeunes en marche. En mai prochain, un électeur sur neuf aura entre 18 et 24 ans.
Questions-réponses
Quelles sont les principales revendications des lycéens?
Les lycéens réclament la fin de Parcoursup, dénoncent la réforme du baccalauréat qui alourdit leurs emplois du temps depuis 2018, et demandent une nette amélioration des bâtiments scolaires, notamment en Seine-Saint-Denis.
Quelles réponses le gouvernement a-t-il apportées jusqu'ici?
Sébastien Lecornu a évoqué la nécessité de « corriger tout ce qu'on peut corriger » sur Parcoursup, Édouard Geffray a annoncé le déploiement de 3.000 enseignants et des annonces « fin octobre », tandis que Philippe Baptiste a jugé la suppression de Parcoursup « d'une immense démagogie ».
Quel précédent historique rappelle ce mouvement?
En automne 1990, des lycéens venus en grande partie de la banlieue francilienne avaient manifesté contre le manque de moyens de l'Éducation nationale ; le gouvernement de Lionel Jospin avait fini par allouer plus de 600 millions d'euros pour un plan d'urgence destiné aux lycées vétustes.
Quel est l'état de la mobilisation dans l'enseignement supérieur?
Jeudi, 90% des quelque 70 universités françaises étaient « bloquées » ou « fermées » selon Union étudiante, tandis que le ministère évoquait des perturbations dans un tiers des établissements du supérieur.