Mauritius
Retraits de contrats publics fragilisent La Sentinelle et révèlent la dépendance du secteu
Politique & Gouvernance

Retraits de contrats publics fragilisent La Sentinelle et révèlent la dépendance du secteu

Des contrats publics résiliés fragilisent le modèle économique d'un grand éditeur mauricien.

Les abonnements annulés par les ministères mauriciens ont privé le groupe de presse La Sentinelle d’une part de revenus que sa direction qualifie de non négligeable, exposant au grand jour la dépendance structurelle du secteur médiatique local aux contrats publics.

La Sentinelle, éditeur du quotidien L’Express, l’un des titres les plus diffusés d’Île Maurice, fait face depuis la formation du nouveau gouvernement, au lendemain des élections législatives du 5 mai 2010, à un assèchement coordonné de ses ressources institutionnelles. Un ordre a été transmis à l’ensemble des ministères, des organismes de l’État et des bibliothèques pour qu’ils résilient leurs abonnements au journal. Ce retrait des revenus publics frappe directement le modèle économique du groupe.

Jean-Claude de l’Estrac, président du conseil d’administration de La Sentinelle, a décrit à Reporters sans frontières un mécanisme de pression qui remonte à quatre ans : un boycott systématique des autorités, converti aujourd’hui en mesures d’une ampleur nouvelle. Au-delà des résiliations d’abonnements, l’administration a reçu l’interdiction de recevoir des exemplaires du journal, le quotidien a été retiré de certaines bibliothèques municipales, et des journalistes du titre ont été renvoyés d’une conférence de presse ministérielle. Chacune de ces mesures réduit la visibilité commerciale du journal et fragilise davantage son assise financière.

La décision politique est traçable. Le Premier ministre Navin Ramgoolam, dont le parti a remporté les dernières législatives, avait averti les responsables de L’Express qu’ils paieraient le prix de leur soutien supposé à l’opposition. La menace, restée verbale pendant la campagne, a été convertie dès la constitution du nouveau gouvernement en sanctions économiques ciblées contre un opérateur précis du marché médiatique.

Ce type de pression par les recettes publiques illustre une réalité structurelle : dans les marchés de presse à taille réduite, les abonnements et achats institutionnels représentent une composante significative du chiffre d’affaires des éditeurs. Leur retrait concerté ne relève pas d’une décision commerciale ordinaire. Il constitue, pour un opérateur comme La Sentinelle, une forme de concurrence déloyale exercée par la puissance publique elle-même, qui détient à la fois le pouvoir réglementaire et le rôle d’acheteur.

C’est précisément cette logique qu’a formulée, sur un plan institutionnel, l’archevêque de Port-Louis, Mgr Maurice Piat. Dans une déclaration publiée sur le site internet du diocèse, relayée par l’agence catholique Apic et consultable à l’adresse https://cath.ch/newsf/pour-l-archeveque-de-port-louis-elle-nuit-au-bon-fonctionnement-de-la-democratie, il a dénoncé ce qu’il nomme une asphyxie lente d’un groupe de presse. Son argument repose sur le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise, no 414, selon lequel l’information figure parmi les principaux instruments de participation démocratique. L’assèchement des ressources d’un organe de presse constitue, dans cette lecture, une atteinte aux conditions matérielles de fonctionnement de la démocratie.

Mgr Piat est allé plus loin. Il a mis en garde contre le caractère interdépendant des libertés fondamentales : liberté d’expression, liberté de mouvement et de rassemblement, liberté de conscience et liberté religieuse. Compromettre l’une, a-t-il averti, expose toutes les autres. Pour illustrer les risques du silence, il a cité la formule attribuée au pasteur Martin Niemöller, rappelant que l’absence de solidarité face aux premières atteintes aux libertés conduit à l’isolement de chacun face à l’arbitraire.

Reporters sans frontières, Amnesty International et l’opposition mauricienne ont rejoint la condamnation exprimée par l’archevêque. Ensemble, ils ciblent des mesures discriminatoires visant un seul opérateur du secteur médiatique mauricien, avec des effets directs sur sa viabilité économique.

La question qui demeure ouverte est celle de la durée. Plus le retrait des revenus publics se prolonge, plus La Sentinelle devra trouver des sources de financement alternatives pour maintenir la publication de L’Express, dans un marché où les annonceurs privés observent, eux aussi, les signaux que le gouvernement choisit d’envoyer.

Questions-réponses

Quelles mesures économiques concrètes ont été prises contre La Sentinelle après les élections de mai 2010?

Les ministères, organismes d'État et bibliothèques ont reçu l'ordre de résilier leurs abonnements au journal L'Express. L'administration a également été interdite de recevoir des exemplaires du journal, le quotidien a été retiré de certaines bibliothèques municipales, et des journalistes ont été renvoyés d'une conférence de presse ministérielle.

Pourquoi la dépendance aux contrats publics est-elle structurellement risquée pour les éditeurs de presse dans les petits marchés?

Dans les marchés de presse à taille réduite, les abonnements et achats institutionnels représentent une composante significative du chiffre d'affaires des éditeurs. Leur retrait concerté constitue une forme de concurrence déloyale, car la puissance publique détient à la fois le pouvoir réglementaire et le rôle d'acheteur.

Quel est le risque économique à long terme pour La Sentinelle si la situation perdure?

Plus le retrait des revenus publics se prolonge, plus La Sentinelle devra trouver des sources de financement alternatives pour maintenir la publication de L'Express. La situation est aggravée par le fait que les annonceurs privés observent également les signaux que le gouvernement choisit d'envoyer, ce qui pourrait réduire d'autres sources de revenus.

Qui est Jean-Claude de l'Estrac et quel rôle joue-t-il dans cette affaire?

Jean-Claude de l'Estrac est le président du conseil d'administration de La Sentinelle. Il a décrit à Reporters sans frontières un mécanisme de pression remontant à quatre ans, soit un boycott systématique des autorités converti en mesures d'une ampleur nouvelle après la formation du nouveau gouvernement.