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Grasset mise sur Ananda Devi pour relancer ses ventes après une crise majeure
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Grasset mise sur Ananda Devi pour relancer ses ventes après une crise majeure

Grasset, fragilisé par une crise de gouvernance, fait d'Ananda Devi son atout commercial de rentrée.

Un pari commercial et symbolique de poids : Grasset mise sur Ananda Devi pour traverser la crise

Mercredi, Grasset place en librairie “Chronique d’un royaume perdu”, qu’il présente lui-même comme “le chef-d’oeuvre” d’Ananda Devi. Le terme n’est pas anodin. Pour une maison d’édition sortant d’une crise de gouvernance majeure, positionner ainsi un titre en tête de la rentrée littéraire relève autant du calcul économique que de la conviction editoriale.

Grasset appartient au groupe Hachette, dont le premier actionnaire est l’homme d’affaires conservateur Vincent Bolloré. Cette structure de propriété pèse sur la trajectoire de la maison : au printemps dernier, l’éviction d’Olivier Nora de son poste de PDG avait déclenché une mobilisation inédite des auteurs du catalogue, fragilisant la réputation commerciale de l’enseigne à un moment où la confiance des auteurs constitue un actif difficile à reconstituer. Le pari sur Ananda Devi, romancière mauricienne de 69 ans à la trentième publication environ, s’inscrit dans cette logique de reconstruction.

L’autrice n’avait pas ménagé ses mots lors de la crise. Le 14 mai, elle signait une tribune dans Libération pour alerter : “La liberté d’écrire est la dernière frontière. Ceux qui veulent museler la pensée l’ont compris, ont compris avant nous à quel point elle peut être dangereuse pour eux.” Choisir de rester chez Grasset tout en portant un roman que l’éditeur qualifie de chef-d’oeuvre, c’est aussi, pour Devi, une forme de position.

Le roman lui-même offre une toile de fond économique explicite. “Chronique d’un royaume perdu” raconte la fondation, vers 1860, du Bouchon, un village côtier du sud de l’île Maurice. Cinq jeunes partageant le même père, chassés d’une grande propriété sucrière, y trouvent refuge et luttent pour survivre face à une succession de calamités naturelles et humaines. L’industrie sucrière, structure dominante de l’économie coloniale mauricienne, produit ici les exclus qui fondent la communauté du roman. Cette petite société développe une forme d’autarcie, une économie de survie fondée, selon Devi, sur “la solidarité” face aux “forces contraires”. Le roman peut être perçu, dit-elle, comme “un reflet du monde actuel.”

Par contraste avec ce substrat économique colonial, la forme narrative choisie par l’autrice relève du réalisme magique : une femme morte renait en déesse protectrice, un moulin est hanté par des fantômes, un enfant parle aux oiseaux. Cette veine rattache le titre à la tradition popularisée par Gabriel Garcia Marquez dans “Cent ans de solitude” et ancre Devi dans la riche production littéraire mauricienne, territoire qui a donné au monde le Prix Nobel Jean-Marie Gustave Le Clézio et Nathacha Appanah, récompensée par plusieurs prix littéraires en 2025 pour “La nuit au coeur”. Cette densité culturelle constitue un actif symbolique que Grasset exploite pleinement en plaçant Devi au sommet de sa rentrée.

L’autrice réside depuis de longues années à Ferney-Voltaire, dans l’Ain, près de la frontière franco-suisse, mais c’est lors de recherches pour son doctorat d’anthropologie dans les années 1980 qu’elle avait découvert Le Bouchon. Elle décrit ce village comme un “petit paradis” isolé, longtemps vécu en autarcie. “Je me suis dit : cette histoire, il faudra que je la raconte un jour”, confie-t-elle. Quarante ans de maturation pour un roman : c’est le type d’investissement long que les éditeurs aiment valoriser, précisément parce qu’il témoigne d’un ancrage profond dans un univers singulier.

Née à Maurice de parents d’origine indienne, Devi inscrit son oeuvre dans une tradition littéraire insulaire nourrie, dit-elle, “dès l’enfance par le fantastique, les mythes, les contes”, qu’ils soient indiens, africains ou européens. Sur l’ancrage géographique de l’écriture, elle revendique une posture claire : “Même si j’habite surtout en France, Maurice reste au coeur de mon inspiration. L’important, pour un écrivain, ce n’est pas le lieu où il réside, mais le lieu qui l’habite au moment de l’écriture.”

L’accueil critique du roman est documenté sur https://information.tv5monde.com/culture/la-romanciere-ananda-devi-ensorcelle-lile-maurice-2833891. Ce que les chiffres de vente diront, dans les semaines à venir, c’est si la stratégie de Grasset, parier sur la profondeur d’un catalogue et l’autorité d’une voix littéraire pour traverser une crise de gouvernance, suffit à reconstituer la confiance du marché.

Questions-réponses

Quelle est la structure de propriété de Grasset et en quoi pèse-t-elle sur la maison ?

Grasset appartient au groupe Hachette, dont le premier actionnaire est l'homme d'affaires conservateur Vincent Bolloré. Cette structure a pesé sur la trajectoire de la maison, notamment lors de l'éviction d'Olivier Nora de son poste de PDG, qui a déclenché une mobilisation inédite des auteurs du catalogue et fragilisé la réputation commerciale de l'enseigne.

Quel est l'enjeu commercial du pari de Grasset sur Ananda Devi pour sa rentrée littéraire ?

En qualifiant 'Chronique d'un royaume perdu' de 'chef-d'oeuvre' et en le plaçant en tête de sa rentrée, Grasset cherche à reconstituer la confiance du marché après une crise de gouvernance. Les chiffres de vente des prochaines semaines indiqueront si cette stratégie suffit à restaurer la crédibilité commerciale de la maison.

Quel substrat économique le roman d'Ananda Devi met-il en scène ?

Le roman se déroule vers 1860 à l'île Maurice et place l'industrie sucrière coloniale au coeur de son récit : cinq jeunes, chassés d'une grande propriété sucrière, fondent un village côtier et développent une économie de survie fondée sur la solidarité face aux calamités naturelles et humaines.

En quoi la fidélité d'Ananda Devi à Grasset représente-t-elle un signal pour la maison d'édition ?

Malgré sa tribune publiée dans Libération le 14 mai pour dénoncer la crise, Devi a choisi de rester chez Grasset et de porter un roman que l'éditeur qualifie de chef-d'oeuvre. Cette rétention d'une autrice à forte valeur symbolique constitue un actif difficile à reconstituer et un signal positif pour la reconstruction du catalogue.