Mauritius : enquête sur les circuits d'achat de matériel de surveillance vise Jugnauth
Des dépenses publiques présumées pour l'achat de technologies d'interception placent un ex-Premier ministre sous enquête.
Des flux financiers publics au coeur d’un dossier d’État : l’acquisition, l’importation et la mise en opération présumée d’équipements de surveillance des communications placent aujourd’hui l’ancien Premier ministre mauricien Pravind Jugnauth sous la pression du Central Criminal Investigation Department (CCID). Ce sont précisément les circuits d’achat, les autorisations accordées et les commanditaires de ces dépenses que les enquêteurs de la Special Team cherchent à reconstituer.
Pour la seconde fois depuis le début du mois, Jugnauth, qui dirigeait le Mouvement Socialiste Militant (MSM) avant la défaite électorale de son parti en 2024, a été convoqué. Comme lors de sa première audition du 1er septembre 2026, l’ancien chef du gouvernement a refusé de répondre aux questions des inspecteurs. Selon Le Mauricien, il a soutenu qu’il n’existe pas de base suffisante pour justifier les soupçons pesant sur lui.
Les enquêteurs s’attachent à identifier qui avait commandité ces achats, quelles autorisations avaient été accordées et à quelles fins le matériel aurait été utilisé. Ces questions pointent vers des décisions qui, si elles sont confirmées, auraient mobilisé des ressources publiques ou institutionnelles pour financer l’acquisition de technologies d’interception. C’est Défimédia qui a révélé le périmètre exact des investigations en cours.
L’affaire remonte à 2022. C’est à cette date que l’installation de matériel informatique de surveillance a été évoquée pour la première fois, portée à la connaissance du public par Sherry Singh, alors PDG de Mauritius Telecom, l’opérateur national des réseaux Internet et téléphoniques. Singh lui-même avait initialement été ciblé par la justice, avant que le dossier ne prenne une tout autre ampleur.
En 2024, quelques mois avant les élections législatives fatales au MSM, un ou plusieurs personnages masqués arborant de grandes moustaches, sous l’identité de “Mister Moustass”, ont diffusé des pastilles audio-vidéo confirmant la mise en place de ces équipements d’espionnage. Comme le rappelle Radio One.mu, tous les regards s’étaient alors tournés vers Sherry Singh, dont les déclarations antérieures avaient permis de révéler l’affaire. Ces divulgations, connues depuis sous le nom de “Moustass Leaks”, ont contribué à précipiter la défaite du MSM.
Lors de sa seconde audition, Jugnauth a maintenu son silence sur le fond du dossier. Il a néanmoins réitéré sa demande de création d’une commission d’enquête présidée par un ancien juge, position qui traduit son refus de valider la procédure telle qu’elle est conduite. L’Express de Maurice note, ce vendredi 18 septembre 2026, que l’authenticité des enregistrements demeure en question : l’ancien Premier ministre a mis en cause la fiabilité des bandes sonores, des voix et des contenus potentiellement fabriqués grâce à l’intelligence artificielle. La frontière entre documents authentiques et “deepfakes” constitue un enjeu central pour déterminer la valeur probante des pièces du dossier.
Seize jours séparent les deux convocations. Le résultat est identique : aucun élément de fond fourni aux enquêteurs. Lors de la première audition, l’ancien chef du gouvernement avait demandé un délai suffisant pour permettre à ses avocats d’examiner les pièces du dossier.
La question de savoir qui a financé et autorisé ces achats d’équipements de surveillance reste, à ce stade, sans réponse officielle. La capacité des enquêteurs à retracer les flux financiers ayant conduit à l’acquisition de ces technologies d’interception déterminera dans quelle mesure les responsabilités institutionnelles pourront être établies, et si le dossier atteindra un seuil probatoire suffisant pour la suite de la procédure.
Questions-réponses
Quels aspects financiers les enquêteurs cherchent-ils à établir dans ce dossier ?
Les enquêteurs de la Special Team du CCID cherchent à identifier qui a commandité les achats d'équipements de surveillance, quelles autorisations ont été accordées et quelles ressources publiques ou institutionnelles ont été mobilisées pour financer l'acquisition de ces technologies d'interception.
Quel rôle Mauritius Telecom joue-t-il dans cette affaire ?
Mauritius Telecom, opérateur national des réseaux Internet et téléphoniques, est au coeur de l'affaire depuis 2022 : son PDG de l'époque, Sherry Singh, avait révélé l'installation du matériel de surveillance, avant d'être lui-même ciblé par la justice.
Quelle est la position de Pravind Jugnauth face aux enquêteurs ?
Convoqué deux fois en septembre 2026, Jugnauth a refusé de répondre aux questions de fond lors des deux auditions. Il conteste la base légale des soupçons, met en cause l'authenticité des enregistrements et réclame une commission d'enquête présidée par un ancien juge.
Quel impact les 'Moustass Leaks' ont-ils eu sur le paysage politique et économique mauricien ?
Diffusés en 2024 avant les élections législatives, les 'Moustass Leaks' ont confirmé publiquement la mise en place des équipements d'espionnage et ont contribué à précipiter la défaite électorale du MSM, parti alors au pouvoir.