Chambre de commerce russo-malgache : Moscou structure ses flux commerciaux dans l'océan In
Une chambre de commerce bilatérale formalise les ambitions extractives et énergétiques de Moscou dans l'océan Indien.
La création d’une Chambre de commerce russo-malgache, formalisée le 27 mars 2026, matérialise en une seule institution l’offensive économique que Moscou conduit à Madagascar : structurer des flux commerciaux bilatéraux malgré les sanctions internationales qui pèsent sur la Russie, et poser les bases d’un partenariat extractif et énergétique durable dans la zone sud de l’océan Indien.
Le contexte politique a ouvert la fenêtre. Les événements du 14 octobre 2025, qui ont porté au pouvoir un gouvernement de transition dirigé par le colonel Michaël Randrianirina, désormais désigné gouvernement de la « Refondation », ont offert à Moscou une opportunité qu’elle a saisie à rythme soutenu. En moins d’un an, les deux États ont enchaîné contacts à haut niveau, annonces sectorielles et créations de structures communes, selon une chronologie dont la densité retient l’attention de tout observateur des dynamiques d’investissement en Afrique australe.
Le premier signal fort est venu dès le 9 décembre 2025 : le ministre malgache de l’Énergie et des Hydrocarbures, Ny-Ando Ralitera, s’est rendu en Russie, signalant que l’énergie figurerait au coeur des discussions. Puis, le 24 janvier 2026, Mickael Doroeev, directeur de la banque publique russe PSB, s’est déplacé à Madagascar. Cet établissement est placé sous sanctions internationales en raison de ses liens avec le ministère russe de la Défense, et apparaît par ailleurs dans l’articulation de la flotte fantôme russe. La nature de cette visite soulève des questions directes sur les canaux de financement envisagés pour les projets bilatéraux. C’est dans ce même contexte que le pétrolier Tagor, arborant pavillon malgache et venant de Mourmansk, a été arraisonné le 1er juin 2026 par les forces françaises : identifié comme appartenant à la flotte fantôme russe, il illustre concrètement l’imbrication des intérêts économiques et logistiques entre les deux pays.
Le 19 février 2026, le président Randrianirina a effectué sa première visite officielle à l’étranger à Moscou, conduisant une délégation ministérielle. Vladimir Poutine a appelé à une collaboration au sein des organisations internationales, tandis que les secteurs minier, énergétique, agricole et humanitaire, ainsi que la médecine, la géologie et la santé publique, ont été évoqués comme champs de coopération. Cette liste de secteurs dessine le périmètre des investissements potentiels que Moscou entend proposer à Antananarivo.
Fin mai 2026, une délégation conduite par le Premier ministre malgache, Herintsalama Rajaonarivelo, a rencontré les responsables de zones économiques spéciales russes afin d’en étudier les mécanismes d’attraction des investissements. Le lancement d’une zone économique commune entre les deux pays a été annoncé à cette occasion, de même qu’un projet d’extension des infrastructures de stockage d’hydrocarbures, deux chantiers aux enjeux capitalistiques directs.
Par contraste avec l’épisode précédent, la Russie avait déjà été présente dans le secteur extractif malgache entre 2021 et 2023, avant de s’en retirer. Le partenariat qui se reconstruit aujourd’hui se distingue par son ampleur sectorielle et par la rapidité avec laquelle des structures formelles, dont la Chambre de commerce, viennent le consolider. La vitesse de formalisation est elle-même un signal économique.
Au volet commercial et énergétique s’ajoute une dimension de soft power dont les implications économiques ne sont pas négligeables. En novembre 2025, une délégation malgache a rencontré Yevgeny Primakov Jr., directeur de Rossotroudnitchestvo, l’agence fédérale russe chargée des compatriotes à l’étranger et de la coopération humanitaire. L’ouverture d’une « maison russe » à Madagascar a été annoncée, instrument d’une diplomatie culturelle et académique qui prépare le terrain aux relations économiques de long terme. Cette présence est relayée localement par l’association des Amis de la Russie à Madagascar.
Le programme « Alabuga Start », lancé à Madagascar en 2024 et déployé dans plusieurs pays africains, propose hébergement, salaire et formation à de jeunes femmes, orientées vers la zone économique spéciale d’Alabuga, dans le Tatarstan. Des médias et des organisations non gouvernementales ont toutefois documenté que ces bénéficiaires se trouvaient finalement réorientées vers des activités au profit de la base industrielle et technologique de défense russe. Ce dispositif dépasse ainsi le cadre du seul investissement économique civil, ajoutant une dimension stratégique à l’ensemble de l’architecture bilatérale.
Madagascar s’affirme comme la tête de pont d’une présence russe en expansion dans la zone sud de l’océan Indien, où capitaux, hydrocarbures, infrastructures de stockage et structures commerciales communes dessinent les contours d’une relation bilatérale appelée à peser sur les équilibres régionaux. La question qui demeure ouverte est celle des canaux de financement réels : dans un contexte de sanctions actives, quels opérateurs et quels mécanismes bancaires permettront de transformer ces annonces en flux de capitaux effectifs ?
Questions-réponses
Quelle institution financière russe sous sanctions a effectué une visite à Madagascar et quelles questions cela soulève-t-il ?
Mickael Doroeev, directeur de la banque publique russe PSB, s'est rendu à Madagascar le 24 janvier 2026. PSB est placée sous sanctions internationales en raison de ses liens avec le ministère russe de la Défense et apparaît dans l'articulation de la flotte fantôme russe. Cette visite soulève des questions directes sur les canaux de financement envisagés pour les projets bilatéraux.
Quels sont les principaux projets à enjeux capitalistiques annoncés dans le cadre du partenariat russo-malgache ?
Deux chantiers majeurs ont été annoncés fin mai 2026 : le lancement d'une zone économique commune entre les deux pays et un projet d'extension des infrastructures de stockage d'hydrocarbures. Ces deux initiatives comportent des enjeux capitalistiques directs et ont été discutés lors de la rencontre entre la délégation malgache conduite par le Premier ministre Herintsalama Rajaonarivelo et les responsables de zones économiques spéciales russes.
Comment l'affaire du pétrolier Tagor illustre-t-elle les risques économiques et de conformité liés à ce partenariat ?
Le pétrolier Tagor, arborant pavillon malgache et provenant de Mourmansk, a été arraisonné le 1er juin 2026 par les forces françaises. Identifié comme appartenant à la flotte fantôme russe, cet épisode illustre concrètement l'imbrication des intérêts économiques et logistiques entre les deux pays, et signale un risque de conformité réel pour tout opérateur ou investisseur associé à ces flux commerciaux.
Quelle est la question centrale qui demeure ouverte concernant la viabilité financière de ce partenariat ?
Dans un contexte de sanctions internationales actives pesant sur la Russie, la question centrale est celle des canaux de financement réels : quels opérateurs et quels mécanismes bancaires permettront de transformer les annonces sectorielles en flux de capitaux effectifs ? La participation de PSB, elle-même sous sanctions, rend cette interrogation particulièrement aiguë.