Mauritius : les marchés publics d'espionnage au coeur d'une crise de gouvernance financièr
Les contrats publics de surveillance technologique à Maurice soulèvent de sérieuses questions sur la traçabilité des dépenses d'État.
L’acquisition contestée d’équipements d’interception des communications place l’île Maurice face à une question de gouvernance financière aussi grave que politique : qui a autorisé ces dépenses publiques, dans quel cadre contractuel, et à quelles fins ces marchés technologiques ont-ils été conclus ?
Pour la deuxième fois en moins de trois semaines, Pravind Jugnauth, ex-Premier ministre et figure centrale du Mouvement Socialiste Militant (MSM), a été convoqué le 17 septembre 2026 par le Central Criminal Investigation Department (CCID). Comme lors de sa première audition du 1er septembre 2026, il a refusé de répondre aux questions des enquêteurs. Seize jours d’intervalle, même résultat.
Additional reference context is available at https://la1ere.francetvinfo.fr/reunion/ile-maurice-pravind-jugnauth-ex-premier-ministre-doute-de-l-authenticite-des-moustass-leaks-1739534.html.
La Special Team chargée du dossier cherche à identifier qui avait commandité l’achat de ce matériel informatique, quelles autorisations avaient été accordées et à quelles fins ces équipements auraient été déployés. Selon Défimédia, ces dispositifs auraient permis de réaliser un “sniffing”, c’est-à-dire une interception et un espionnage des échanges sur Internet. Ce sont précisément les volets contractuels et financiers de cet achat sur fonds publics que les enquêteurs souhaitaient éclaircir avec l’ancien chef du gouvernement.
L’affaire prend sa source en 2022, quand circulent les premières informations sur l’installation de matériel de surveillance des réseaux sociaux. C’est alors l’ancien PDG de Mauritius Telecom, Sherry Singh, qui révèle l’existence du dispositif. Dans un premier temps, c’est lui qui attire l’attention de la justice. Radio One.mu rappelle que les regards se sont tournés vers Singh compte tenu de son rôle central dans l’écosystème des télécommunications mauriciennes.
Ce que change l’irruption de “Mister Moustass” : en 2024, quelques mois avant les élections législatives, un ou deux personnages masqués arborant de grandes moustaches diffusent des pastilles audio-vidéo sous ce pseudonyme. Les révélations provoquent un séisme politique et précipitent la fin du règne du MSM. La question de l’authenticité des enregistrements n’a pas tardé à s’inviter dans le débat : bandes sonores contestées, voix disputées et possibles “deepfakes” alimentent les interrogations sur la fiabilité des preuves à l’heure de l’intelligence artificielle, comme l’a rapporté le site la1ere.francetvinfo.fr.
Jugnauth conteste la légitimité même de la procédure. Le journal Le Mauricien cite sa position : “Il n’existe pas une base suffisante pour justifier les soupçons à son encontre.” Lors de sa première convocation, il avait demandé un délai pour permettre à ses avocats d’étudier les pièces du dossier. Sa posture va plus loin. Selon L’Express de Maurice dans son édition du 18 septembre 2026, il a réclamé “à nouveau une commission d’enquête présidée par un ancien juge”, une demande qui signale une stratégie juridique visant à déplacer le terrain de la procédure pénale vers un cadre qu’il juge plus favorable.
Pour les investisseurs et opérateurs économiques qui suivent la stabilité institutionnelle de l’île Maurice, place financière et d’affaires régionale habituellement attractive, le silence persistant de l’ex-Premier ministre devant le CCID n’est pas sans conséquence. La gouvernance des contrats publics, la traçabilité des dépenses technologiques de l’État et la transparence des décisions prises au sommet de l’exécutif constituent des indicateurs que les marchés et les partenaires commerciaux ne négligent pas.
La question centrale reste entière : qui a financé et autorisé l’acquisition de ces équipements de surveillance, et dans quel cadre réglementaire ces dépenses ont-elles été engagées ? Les enquêteurs du CCID n’ont, à ce stade, obtenu aucune réponse de fond. Si une troisième convocation venait à être fixée, ou si la demande de commission d’enquête de Jugnauth devait être examinée, c’est l’ensemble du processus d’attribution et de financement de ces marchés technologiques qui se retrouverait sous un éclairage plus intense.
Questions-réponses
Quels aspects des dépenses publiques le CCID cherche-t-il à éclaircir dans cette affaire ?
La Special Team cherche à identifier qui avait commandité l'achat du matériel informatique de surveillance, quelles autorisations avaient été accordées, et à quelles fins ces équipements financés sur fonds publics auraient été déployés, notamment pour réaliser du 'sniffing', soit l'interception des échanges sur Internet.
Quel rôle Mauritius Telecom joue-t-elle dans ce dossier ?
L'ancien PDG de Mauritius Telecom, Sherry Singh, est celui qui a révélé en 2022 l'existence du dispositif de surveillance des réseaux sociaux. Son rôle central dans l'écosystème des télécommunications mauriciennes a d'abord attiré l'attention de la justice sur lui.
Pourquoi cette affaire est-elle présentée comme un risque pour les investisseurs et opérateurs économiques ?
L'île Maurice est une place financière et d'affaires régionale attractive. Le silence persistant de l'ex-Premier ministre devant le CCID, combiné aux questions sur la gouvernance des contrats publics et la traçabilité des dépenses technologiques de l'État, constitue un signal négatif que les marchés et partenaires commerciaux ne négligent pas.
Quelle stratégie juridique Pravind Jugnauth a-t-il adoptée face aux enquêteurs ?
Jugnauth a refusé de répondre aux questions lors de ses deux convocations, contesté la légitimité de la procédure en affirmant l'absence de base suffisante pour les soupçons, et réclamé la création d'une commission d'enquête présidée par un ancien juge, afin de déplacer le dossier hors du cadre pénal.