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Presse nationaliste malgache : quand une femme brise le monopole masculin de l'édition mil
Océanie

Presse nationaliste malgache : quand une femme brise le monopole masculin de l'édition mil

Une militante malgache pionnière investit l'espace éditorial nationaliste dans une économie de l'engagement politique dominée par les hommes.

Les journaux nationalistes malgaches de la fin des années 1940 fonctionnaient comme de véritables instruments d’investissement idéologique: financés, structurés et diffusés pour porter un projet politique, celui de l’indépendance de Madagascar face à la domination française. C’est dans cette économie de l’engagement éditorial, monopolisée par des rédacteurs masculins, qu’une actrice inattendue s’imposa comme opératrice à part entière: Zèle Rasoanoro, reconnue aujourd’hui comme la première femme journaliste de Madagascar.

Son entrée dans cet espace de production intellectuelle se fit à peine âgée de 20 ans, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle publiait ses analyses dans les journaux du MDRM, le Mouvement démocratique de la rénovation malgache, organisation qui structurait alors la demande politique d’indépendance sur la Grande Île. L’historien Georges Radebason le formule ainsi: “Zèle Rasoanoro est la première femme malgache journaliste. Elle publiait ses idéaux nationalistes, ses idéaux indépendantistes, à travers ses articles dans les journaux du MDRM.”

Le MDRM fonctionnait, en ce sens, comme un réseau d’investissement collectif dans la cause indépendantiste. Ses journaux en étaient le vecteur de diffusion, ses militants les opérateurs. Rasoanoro en constituait une cheville ouvrière singulière.

L’insurrection du 29 mars 1947 contre la domination française brisa ce dispositif. Des milliers de membres du MDRM furent arrêtés, compromettant l’ensemble de la structure organisationnelle du mouvement. Rasoanoro échappa dans un premier temps aux arrestations, avant d’être incarcérée en 1948. Sa sortie de prison, en 1950, ne marqua pas le repli mais une reconversion vers un autre levier: le comité de solidarité de Madagascar, organisation qui militait pour l’amnistie des prisonniers politiques liés aux événements de 1947.

Ce pivot illustre une logique de réallocation des ressources militantes. Quand un canal d’action se ferme, un autre s’ouvre. L’historienne Lucile Rabearimanana en décrit la structure: “Syndicalisme, journalisme, activités politiques nationalistes étaient étroitement mêlés à l’époque.” Rasoanoro opérait simultanément sur plusieurs fronts, militant au sein d’une section du syndicat CGT, aux côtés de la militante malgache Gisèle Rabesahala et d’un groupe de communistes français. Elle produisait par ailleurs des analyses politiques portant sur les structures de Madagascar, avant et pendant la colonisation, et sur les conditions d’une indépendance viable. Rabearimanana juge ces travaux avec admiration: “Des analyses politiques que j’ai vraiment admirées pour l’époque. Elle était hardie et audacieuse.”

En 1956, sous la pression persistante du harcèlement colonial, Rasoanoro opéra un virage que ses anciens camarades vécurent comme une trahison. Elle rejoignit le Parti social-démocrate du futur président malgache Philibert Tsiranana, anticommuniste notoire. Ce ralliement signifiait, pour ceux qui avaient partagé ses combats, une rupture de contrat politique.

Les années qui suivirent l’indépendance furent marquées par la désillusion. Le retour sur investissement militant ne fut pas au rendez-vous. Rabearimanana, qui rencontra Mama Zèle, surnom affectueux de la militante, dans les années 1980, témoigne: “Malgré les changements politiques, elle ne trouvait pas qu’il y avait des progrès sur le plan idéologique, politique, social. Ce n’était pas l’indépendance pour laquelle ils avaient milité de manière passionnée. Elle se sentait impuissante et résignée devant l’évolution sociale et politique de l’époque.”

L’idéalisme qui avait porté la jeune militante fit ainsi place à la résignation. Seule et indigente, Zèle Rasoanoro s’éteignit en 1987. Son nom demeure aujourd’hui inconnu de la majorité des Malgaches.

Ce portrait de Rasoanoro s’inscrit dans une série consacrée aux actrices des luttes anticoloniales, accessible à travers le podcast RFI disponible à l’adresse https://www.rfi.fr/fr/podcasts/reportage-afrique/20260819-les-actrices-des-luttes-anticoloniales-z%C3%A8le-rasoanoro-la-premi%C3%A8re-femme-journaliste-de-madagascar-9-10, où la station retrace, en dix épisodes, le parcours de femmes dont l’histoire collective a largement effacé les traces. La question de savoir qui, aujourd’hui, investit dans la préservation de ces mémoires reste entière.

Questions-réponses

Quel rôle économique et organisationnel jouaient les journaux du MDRM dans la cause indépendantiste malgache?

Les journaux du MDRM fonctionnaient comme un réseau d'investissement collectif dans la cause indépendantiste: ils en constituaient le vecteur de diffusion, tandis que les militants en étaient les opérateurs. Rasoanoro y occupait une place centrale en publiant ses analyses nationalistes.

Comment Rasoanoro a-t-elle réalloué ses ressources militantes après la répression de 1947?

Après son incarcération en 1948 et sa libération en 1950, Rasoanoro se reconvertit vers le comité de solidarité de Madagascar, qui militait pour l'amnistie des prisonniers politiques, puis opéra simultanément au sein d'une section du syndicat CGT, aux côtés de Gisèle Rabesahala et d'un groupe de communistes français.

Quel virage stratégique Rasoanoro opéra-t-elle en 1956 et quelles en furent les conséquences relationnelles?

En 1956, sous la pression du harcèlement colonial, Rasoanoro rejoignit le Parti social-démocrate du futur président Philibert Tsiranana, anticommuniste notoire. Ce ralliement fut vécu par ses anciens camarades comme une trahison et une rupture de contrat politique.

Quel bilan économique et social Rasoanoro tira-t-elle de son engagement après l'indépendance?

Le retour sur investissement militant ne fut pas au rendez-vous. Rasoanoro estimait qu'il n'y avait pas de progrès idéologique, politique ou social, et que ce n'était pas l'indépendance pour laquelle elle avait milité. Elle mourut seule et indigente en 1987.