Le poste d'Abercrombie, un patrimoine sans protection
Un édifice de 1860 sauvé par les forces de l'ordre, mais toujours sans statut patrimonial
Patrimoine et ordre public : le poste de police d’Abercrombie, édifice de 1860, résiste mais pose la question de la protection institutionnelle du bâti historique
Lundi 12 octobre 2026, alors que des actes de violence se propageaient à Sainte-Croix, un édifice relevant du patrimoine public s’est retrouvé au centre de l’épreuve. Le poste de police d’Abercrombie, construit en pierre taillée en 1860, a été la cible de jets de cocktails Molotov alors qu’une poignée d’officiers y était retranchée. Le déploiement massif des forces de l’ordre, avec des unités de la SSU, du GIPM et de la SMF, a permis de protéger le bâtiment et de sauver ses occupants. Les premières scènes de violence avaient été signalées à Abercrombie, où les projecteurs se sont rapidement braqués : attaques sur les infrastructures, pneus en flammes sur la chaussée, motos imitant la horde sur les routes, pillages.
C’est par une publication sur sa page Facebook que l’ONG SOS Patrimoine en Péril, tout en se déclarant solidaire des policiers retranchés, a rappelé la valeur inestimable de ce bâtiment pour l’île. Le constat qui s’impose ensuite est d’ordre institutionnel. Contrairement à d’autres édifices publics, le poste d’Abercrombie n’est pas inscrit comme patrimoine national, et sa préservation a dépendu de l’action des forces de l’ordre plutôt que d’un statut protecteur.
Ce vide réglementaire prend un relief particulier au regard d’un précédent douloureux. Le 4 juillet 2022, un incendie a ravagé une aile des Casernes centrales, édifiées en 1740. Depuis, le bâtiment se dégrade, pierre après pierre, sans que personne au Parlement ne s’en émeuve ni ne monte au créneau pour réclamer un plan de réhabilitation dans les plus brefs délais. C’est ce silence parlementaire qui donne sa portée à l’épisode d’Abercrombie : lorsque la horde a commencé à cibler le poste lundi soir, d’aucuns avaient prédit que ce lieu historique allait connaître le même sort que l’actuel quartier général de la Mauritius Police Force.
Il n’en a rien été. En dépit de quelques dégâts constatés à l’intérieur, suite aux jets de projectiles, le bâtiment reste solide comme un roc après avoir bravé l’incendie qui s’est déclenché au seuil de sa porte d’entrée, avec l’appui des unités de police et des soldats du feu.
La valeur patrimoniale du site n’a rien d’anecdotique. C’est en ce lieu que le Général Decaen signa l’acte de capitulation marquant la fin de la domination française et le passage de l’île sous contrôle britannique, face à Sir John Abercrombie. L’histoire de la station démarre en 1860, même si le site a accueilli divers événements avant, comme la capitulation française de 1810. Érigée sous le nom initial de Briqueterie Police Station, en référence à l’ancienne briqueterie royale, elle a été renommée en l’honneur du Major-Général Sir John Abercromby, souvent orthographié Abercrombie, qui commandait les forces britanniques lors de la conquête de l’île en 1810.
Le sort de cet édifice illustre ainsi une double responsabilité publique : celle des forces de l’ordre, tenues d’assurer la sécurité des sites sensibles et de leurs agents, et celle des institutions chargées du patrimoine, dont l’absence d’inscription au titre national laisse des bâtiments historiques sans protection formelle. À l’heure où la cohésion nationale est questionnée, l’enjeu dépasse la seule conservation du bâti. Le patrimoine est au service de toutes les communautés et de tous les habitants, et permet de se retrouver autour d’un projet commun et d’une histoire commune.
Week-End a fait le tour du site vendredi. Chaque pierre taillée et chaque coin érodé portent les marques du temps et rappellent la richesse de ce patrimoine. Reste que de sombres tâches ternissent ce reluisant tableau : la cour semble être dans un état de semi-abandon, jonchée de détritus en tous genres. Un état des lieux qui interroge l’entretien assuré par les autorités compétentes pour un édifice qui vient de prouver, une fois de plus, sa valeur pour le pays. Après la mobilisation des forces de l’ordre lundi soir, la question demeure : qui, au sein des institutions, assumera désormais la protection formelle de ce témoin de l’histoire nationale ?
Questions-réponses
Pourquoi le poste d'Abercrombie est-il considéré comme vulnérable malgré sa solidité ?
Parce qu'il n'est pas inscrit comme patrimoine national, contrairement à d'autres édifices publics. Sa préservation a dépendu de l'action des forces de l'ordre plutôt que d'un statut protecteur formel.
Quel précédent donne sa portée à l'épisode d'Abercrombie ?
L'incendie du 4 juillet 2022 qui a ravagé une aile des Casernes centrales, édifiées en 1740. Depuis, le bâtiment se dégrade sans qu'aucun parlementaire ne réclame un plan de réhabilitation.
Quelles unités des forces de l'ordre sont intervenues pour protéger le poste ?
Des unités de la SSU, du GIPM et de la SMF ont été déployées massivement pour protéger le bâtiment et sauver les officiers retranchés, avec l'appui des soldats du feu.
Quelle est la valeur historique du site d'Abercrombie ?
C'est en ce lieu que le Général Decaen signa l'acte de capitulation marquant la fin de la domination française et le passage de l'île sous contrôle britannique, face à Sir John Abercrombie. La station, érigée en 1860 sous le nom de Briqueterie Police Station, a été renommée en l'honneur du Major-Général Sir John Abercromby.