France 2030 : moins d'un projet sur dix livré à fin 2025
La Cour des comptes pointe des livraisons minoritaires et un mur de décaissements
France 2030 à mi-parcours : sur le terrain, un déploiement rapide mais des livraisons encore minoritaires
Moins de 10% des projets financés par France 2030 étaient terminés à la fin 2025. C’est le chiffon noir du rapport publié ce mardi par la Cour des comptes : sur quelque 7.300 projets soutenus par ce programme de 54 milliards d’euros, seuls 642 étaient livrés à fin 2025. Lancé en octobre 2021 par Emmanuel Macron pour rattraper le retard industriel français, soutenir les technologies innovantes et appuyer la transition écologique, le plan reste difficile à évaluer, faute de recul suffisant sur la réalisation des projets financés, selon la juridiction financière.
Côté exécution, la Cour salue pourtant la rapidité du déploiement. Celui-ci a reposé sur quatre opérateurs déjà expérimentés dans leurs champs de compétence respectifs : l’Ademe, l’Agence nationale de la recherche, Bpifrance et la Caisse des dépôts et consignations. Ce dispositif a permis d’engager massivement les crédits ouverts. Mais cette gouvernance est jugée complexe et peu ouverte aux parties prenantes, en particulier aux milieux économiques et aux acteurs locaux.
Le tableau de bord des décaissements reste le point le plus préoccupant. La Cour parle d’un mur d’engagements budgétaires à financer dans les années à venir. Sur les 54 milliards de crédits, 33 milliards de financements ont été contractualisés à fin 2025 : l’État s’est juridiquement engagé à financer ce montant de projets identifiés. Or seuls 14 milliards ont été effectivement décaissés à ce stade, ce qui laisse au moins 19 milliards d’euros encore à verser. Le calendrier de ces versements reste incertain, car ils peuvent dépendre de l’avancement des projets retenus, et aucun calendrier prévisionnel n’existe pour anticiper le rythme des décaissements.
Les magistrats déplorent des dispositifs d’évaluation insuffisants et résument : cette situation expose l’État à un besoin de financement élevé à moyen terme, aggravé par le manque de visibilité sur les échéances des décaissements à venir. Les pouvoirs publics ont d’ailleurs déjà changé de rythme. À la volonté de décaisser rapidement les crédits a succédé, à partir de 2023, un ralentissement brutal pour faire face au durcissement de la contrainte budgétaire.
Cette réalité opérationnelle tranche avec le premier bilan communiqué par le Secrétariat général pour l’investissement en juillet. Celui-ci se félicitait d’un bilan prometteur, évoquait des transformations scientifiques, technologiques et industrielles engagées, une gouvernance innovante et une rentabilité macroéconomique confirmée, avec 5,4 euros de richesse supplémentaire à long terme pour un euro investi. Sur BFM Business, Xavier Jaravel, président du Conseil d’analyse économique, avait confirmé que malgré son coût, ce plan marche très très bien, car il permet à des entreprises innovantes de trouver des crédits qu’elles n’auraient pas trouvés dans le privé, d’augmenter leurs ventes, leur masse salariale et donc les recettes fiscales de l’État. Un plan comme ça s’autofinance en 5 ans, avait-il ajouté, avant de préconiser un nouveau plan France 2040, notamment pour s’adapter à la révolution de l’intelligence artificielle.
La Cour des comptes invite à plus de prudence sur les résultats. En l’absence d’évaluation solide des effets du plan sur l’innovation et le soutien aux industries, il est prématuré de se prononcer sur l’opportunité de prolonger France 2030 ou de lancer un nouveau plan. Le programme, qui s’inscrit dans la continuité des programmes d’investissement d’avenir lancés depuis 2010 et dans le prolongement du plan de relance post-Covid, a par ailleurs dérivé de son objectif initial. Conçu sans étude d’impact et centré en principe sur l’innovation, à laquelle il accorde une place centrale, il s’est mué en plan bien plus large de politique industrielle et de soutien à la compétitivité. Une part importante de ses crédits a été consacrée au déploiement et à l’industrialisation de technologies, comme la construction d’usines de semi-conducteurs ou de batteries électriques pour l’automobile, contrairement aux PIA qui étaient dédiés à la recherche en amont.
Cette dérive a des conséquences concrètes sur la conduite du programme. Façonné autour de dix objectifs très vastes, allant de la production de petits réacteurs nucléaires à la décarbonation de l’industrie, la participation à la nouvelle aventure spatiale ou la production d’au moins 20 biomédicaments, le plan couvre un grand nombre de secteurs sans hiérarchie claire. La Cour constate une absence réelle de priorisations, au risque de disperser les moyens de l’État, et préconise d’identifier en amont les innovations, les technologies et les segments de chaîne de valeur offrant les perspectives les plus pertinentes au regard des atouts scientifiques, industriels et économiques de la France.
La distribution des fonds révèle aussi une concentration marquée. La mobilisation rapide des crédits s’est faite au prix d’une forte concentration des montants sur un nombre restreint de projets, de bénéficiaires et de thématiques : fin 2025, 1% des projets concentraient 49% des montants contractualisés, et quatre objectifs du plan représentaient à eux seuls 59% de ces montants. Les grandes structures ont été les principales bénéficiaires. Les entreprises de moins de 50 salariés n’ont reçu que 15% des montants alloués alors qu’elles comptaient pour 61% des bénéficiaires.
Le mode de financement pose lui-même question. Les subventions représentent 82% des fonds engagés par l’État, contre 12% pour les avances remboursables et 6% pour les prises de participation. Ce recours massif est nettement plus coûteux pour les finances publiques et peut créer des effets d’aubaine : selon une enquête menée en 2025, 53% des bénéficiaires estimaient que leur projet n’aurait pas pu être mis en œuvre sans le soutien de France 2030, ce qui signifie qu’environ la moitié des projets sélectionnés aurait vu le jour sans cet appui.
Dernier point de fragilité côté gestion : le manque d’agilité. Seuls 166 millions d’euros ont été réorientés vers les priorités les plus récentes, comme l’intelligence artificielle, la cybersécurité, le spatial ou le quantique. Interrompre un projet en cours s’avère difficile, car cela peut ouvrir une séquence de négociation difficile avec le bénéficiaire, voire un contentieux, ce qui conduit à privilégier des solutions d’aménagement contractuel, de report de jalons ou de redéfinition plutôt qu’une décision d’interruption, observe la Cour, qui pointe aussi une réticence des instances de pilotage à arrêter formellement un projet. Les chiffres confirment cette réticence : seuls 91 des projets sélectionnés ont été abandonnés, soit 1,2%.
Reste à savoir si, d’ici la fin de la décennie, la machine pourra livrer les résultats que ses concepteurs lui avaient assignés.
Questions-réponses
Combien de projets France 2030 étaient livrés à fin 2025 ?
Seuls 642 projets sur quelque 7.300 soutenus par le programme étaient terminés à fin 2025, soit moins de 10%.
Quels opérateurs ont assuré le déploiement du plan ?
Quatre opérateurs expérimentés : l'Ademe, l'Agence nationale de la recherche, Bpifrance et la Caisse des dépôts et consignations.
Quelle est la situation des décaissements ?
Sur 54 milliards de crédits, 33 milliards ont été contractualisés mais seuls 14 milliards décaissés, laissant au moins 19 milliards à verser, sans calendrier prévisionnel pour anticiper le rythme.
Que préconise la Cour des comptes ?
Elle invite à la prudence sur les résultats, faute d'évaluation solide, et préconise d'identifier en amont les innovations, technologies et segments de chaîne de valeur les plus pertinents pour la France.