«Wicker», une fable sur les normes collectives qui nous gouvernent
Une satire des conventions sociales et de la pression communautaire
Wicker : une fable sur les conventions sociales, plus qu’une pochade
La question que pose Wicker, actuellement en salles, est moins celle de son postulat décalé que celle des règles collectives qu’il met en scène. En adaptant la courte fable d’Ursula Wills, The Wicker Husband, les réalisateurs Alex Huston Fischer et Eleanor Wilson signent une fable d’époque sur le caractère aliénant des normes collectives, et sur la façon dont le bonheur individuel peut être menacé par une répression sociale nourrie par une misogynie omniprésente et par des limitations largement acceptées.
L’intrigue se déroule dans une bourgade où les habitants, tous anonymes et définis soit par leur profession soit par leur statut marital, font régner un ordre établi sans partage. Une pêcheuse du coin, incarnée par Olivia Colman, en fait régulièrement les frais : on la prend à partie pour son odeur et son apparence négligée, elle essuie insultes sur insultes et se retrouve largement mise à l’écart. Dans cette communauté conservatrice, elle se moque de surcroît des rituels archaïques des villageois, surtout ceux liés au mariage. Car ici, un mariage implique qu’on passe un collier autour du cou de la femme, et l’amour que les villageois affichent lui paraît « plus un fardeau qu’un prix ».
Lasse des remarques passive-agressives de la femme du tailleur (Elizabeth Debicki) et refusant de finir vieille fille du village, elle se rend chez le vannier qui vit dans les bois (Peter Dinklage) et lui commande un mari. Un mois plus tard, l’artisan livre la commande. À la chapelle, elle découvre l’étrange créature : un mari en osier (Alexander Skarsgård), silhouette imposante de gentil géant entièrement tressé, et plutôt bien fait de sa personne. Les épouses traditionnelles, intriguées, admirent le travail du tressage et s’interrogent sur son tronc de bois.
À mesure que le couple se soude, la présence du mari en osier bouscule l’ordre établi. Il incarne tout ce que les autres époux ne sont pas : attentionné, doux et redoutable au lit, au point que le lit de la pêcheuse doit être réparé en permanence. La vaginite, précise la critique avec humour, n’existe visiblement pas dans ce monde magique ; la question des éventuelles échardes n’est jamais abordée. Le bonheur conjugal s’épanouissant, les hommes du village se sentent menacés par la hausse des standards, les femmes commencent à interroger la notion de perfection domestique face à un amour qui semble authentique, et la femme du tailleur, reine abeille frustrée, intrigue pour préserver la sacro-sainte routine.
En vérité, ce conte de fées souvent drôle sur l’émancipation est aussi une histoire pleine de douceur, loin de l’escapade sexuelle grivoise que les bandes-annonces virales laissaient présager. Comme Le Petit Prince, dont la critique cite une phrase d’Antoine de Saint-Exupéry, « On est seul aussi parmi les hommes », Wicker aborde la solitude, l’amour, le deuil et la nature humaine.
Olivia Colman, impeccable, ancre l’excentricité du postulat dans des émotions palpables et sincères. Skarsgård brille dans un rôle qui semble ne demander grand-chose mais qui en demande en réalité : il n’est pas seulement du « mobilier baisable », mais un être créé, comme Pinocchio, avec la capacité de choisir sa propre nature. Il joue en retenue et s’appuie sur le travail remarquable de Wētā Workshop, dont la conception du mari en osier est superbe, soutenue par d’excellents effets pratiques et des prothèses qui tiennent l’acteur à la frontière entre créature sans volonté apparente et homme doté d’un noyau profondément humain.
C’est là que le film se délite : il n’assume pas pleinement son étrangeté. Un moment tragique d’impulsivité, où Colman est éblouissante, fait tout reposer sur un pathos poignant et crédible. Mais le recours final au happy end amoindrit le potentiel de conte des frères Grimm du film, ainsi que ses réflexions sur l’impermanence nécessaire de l’amour, et sur la manière dont céder aux pressions de l’esprit de ruche peut maudire le bonheur, voire conduire à une autre forme d’amour inconditionnel. La finale offre certes un dénouement de conte moral piquant et délicieusement pervers, mais un déroulement plus audacieux aurait pu rendre le film plus marquant. S’ajoutent quelques acteurs sous-utilisés, au premier rang desquels Richard E. Grant en caméo, et des soliloques de Dinklage qui ne fonctionnent pas tout à fait, malgré une voix off d’ouverture prometteuse sur un poisson de la mer Arctique qui a croisé son propre reflet.
Pour un film qui raconte l’histoire d’une femme refusant de se plier à la chorégraphie acceptée, on en vient à souhaiter que Wicker ait davantage imité sa protagoniste en prenant un dernier risque. Il se contente d’être un conte divertissant et charmant, ce qui n’a rien de condamnable, mais une fable plus étrange et plus sombre semblait à portée de main.
Questions-réponses
Quelle est l'origine du film Wicker ?
Wicker est l'adaptation de la courte fable d'Ursula Wills, The Wicker Husband, réalisée par Alex Huston Fischer et Eleanor Wilson.
Comment la communauté du village est-elle décrite ?
C'est une bourgade conservatrice où les habitants, tous anonymes et définis par leur profession ou leur statut marital, font régner un ordre établi sans partage, avec des rituels archaïques liés au mariage.
Qui incarne la pêcheuse et quels acteurs l'entourent ?
La pêcheuse est incarnée par Olivia Colman ; le mari en osier est joué par Alexander Skarsgård, le vannier par Peter Dinklage, la femme du tailleur par Elizabeth Debicki, avec un caméo de Richard E. Grant.
Quelle réserve la critique formule-t-elle sur le film ?
Le film n'assume pas pleinement son étrangeté : le recours final au happy end amoindrit son potentiel de conte des frères Grimm et ses réflexions sur l'impermanence de l'amour, et certains acteurs sont sous-utilisés.